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Etes-vous un poète ou un clown?
- Le clown est forcément poète dans son
acceptation première. Je ne parle pas du clown
bêtifiant utilisé pour vendre des produits
commerciaux mais du fou du Roi, le seul personnage qui
puisse être subversif et ébranler la société.
Il a donc un rôle social important.
Mais le clown a ce double manteau: on veut lui ressembler
car il possède des qualités de coeur et
un côté enfantin mais en même temps,
on le rejette parce qu'il est ce qu'on ne peut ou ne
veut pas être. " nous dérange par
ses effusions, ses rires, ses livraisons délirantes
en public. .
Dans mes spectacles comiques et poétiques, j'ai
envie de dire des choses importantes. Je n'apprends
rien aux gens mais je réveille en eux sentiments,
réflexions ou impressions.
- Quels messages voulez-vous faire passer?
- Chacun de mes spectacles aborde un thème. Dans
« J'ai tout fait dans l'oeuf» (1987), je
parle du désir d'enfant et des manipulations
génétiques. Jamais je ne me moque des
couples qui recourent à la fécondation
médicalement assistée. Je ne veux pas
juger, choquer. On peut rire des choses graves mais
je trouve important de respecter le public.
Dans « Des espoirs au singulier» (1988),
je traite de la solitude et du phénomène
d'exclusion. Le clown
. est instigateur de situations de solitude qu'il vit
lui-même. " a donc la permission d'en parler.
Au public de s'y reconnaître ou non. Au cours
du spectacle, le clown trouve le moyen de casser sa
solitude.
Mon troisième spectacle « La graine du
pêcher» (1992) aborde la recherche de la
femme idéale, de sa moitié. Le clown se
demande dans quelle mesure l'autre est indispensable
à son bonheur.
Dans « Plats nets à vendre» (1993),
je parle de l'écologie, de la terre. Mais je
pars de l'écologie intérieure: si j'accepte
de polluer la terre, c'est que j'accepte de me polluer
moi-même. Enfin, dans « Rêve d'ange
heureux» (1995), j'aborde la peur et l'au-delà.
« Est-ce que j'existe en ciel »: c'est la
question que je me pose souvent dans mon dernier spectacle.
- Avez-vous une idée de ce que sera votre prochain
spectacle?
- Récemment, je me suis aperçu que mes
cinq spectacles s'enchaînaient logiquement comme
une ouverture du champ d'investigation de l'être
humain: on naît, on est seul, on recherche l'autre,
on s'intéresse au monde, on se pose des questions
existentielles. Je compte aborder le langage et le symbole
dans mon prochain spectacle. Vous voyez que l'on reste
dans l'humain, la quête du bonheur et du sens
de la vie.
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Comment concevez-vous vos spectacles?
- Je suis toujours soucieux de respecter le public,
moi-même et la vie. Quand je compose mes textes,
si je sens qu’un jeu de mots peut blesser ou est
ambigu, je le laissé tomber. Jamais non plus
je ne tombe dans la vulgarité, dans l'insanité.
" Y a par contre beaucoup de tendresse et d'amour.
Je conçois également mes spectacles comme
une histoire qui se poursuit. Ce ne sont pas des sketches
qui se succèdent mais un enchaînement de
situations gaies, tristes, amusantes... comme dans la
vie où tout peut basculer d'un jour à
l'autre.
- D'aucuns vous classent aux côtés de Raymond
Devos, de Sol, du mime Marceau, etc. Comment le prenez-vous?
. - Devos et SOI, ce sont des maîtres mais pas
à copier. Evidement, je préfère
être comparé à eux q\J'à
Jean-Marie Biggard mais je suis « moi» avant
tout. Et l'accent que j'ai sur scène, je l'ai
aussi dans la vie (ndlr: contrairement à Sol
qui roule les« r»pour ses spectacles).
- Depuis plusieurs années, vous allez
à la rencontre des enfants hospitalisés
aux cliniques universitaires St Luc pour leur donner
le sourire. Pourquoi cet engagement?
- C'est pour moi un engagement par rapport à
la vie. J'abandonnerais beaucoup de choses mais pas
ces rendez-vous réguliers. Un à deux jours
par semaine, nous nous rendons à deux clowns
dans les services pédiatriques de St Luc. Nombre
des enfants hospitalisés sont atteints de pathologies
lourdes et termineront leur vie à l'hôpital.
Malgré leur maladie, leurs souffrances, ils arrivent
pourtant à vivre le moment présent et
à rire. Généralement, nous réalisons
une animation pour un enfant à la fois. C'est
de l'improvisation totale; nous avons juste un canevas
et quelques accessoires. Ces animations demandent beaucoup
de tact. D'ailleurs, nous avons des contacts préalables
avec les services pour bien connaître l'enfant
et éviter des impairs.
Nous sommes conscients par ailleurs que si nous apportons
un peu de bonheur et de réconfort aux enfants
et à leurs parents, nous ne devons pas attendre
de guérison. Il faut rester humble.
Parfois, nous vivons des moments très durs, notamment
de deuil. Mais cet engagement m'apporte une masse d'humanité
et d'amour incandescent. Il m'interpelle aussi sur l'urgence
du bonheur. C'est d'ailleurs le message d'espérance
que je veux lancer dans mes spectacles: « relevons-nous
et vivons heureux tout de suite car nous ne savons pas
ce que l'avenir nous réserve »...
Entretien:
Joëlle Delvaux
17 octobre 1996
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