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  RELIURES

Périodique semestriel - n°6 - 2001
Jouer le Je (u)

Humoriste, idéaliste, optimiste, Paolo Doss est aussi un utopiste. A 27 ans, il rentre un jour chez lui, pose les deux mains sur la table et décrète : "je" suis un grand artiste..." ajoutant : "Ainsi soit-il !"

Paolo Doss est en lui-même tout un spectacle les gestes, les mimiques, l'accent, le rire... Prendre le petit déjeuner en sa compagnie, c'est assurément démarrer la journée sur les chapeaux de roue. Avec les mots, il nous tient en haleine, exerce un certain pouvoir mais pas comme un gourou, non, non, surtout pas "parce qu'avec le gourou tu vas te gourer... "

Parlez-nous en quelques mots de l'individu Paolo Doss. Qui est-il ?
Alors... Je suis quelqu'un qui se fabrique des certitudes... Ne prenez pas cet air-là, je les garde tant que cela me sert ! Une certitude a cela d'intéressant qu'elle m'indique une direction, me permet de partir d'elle pour évoluer dans le temps. Je suis un chercheur de vérités... avec un "S". Je revendique ce changement de vérités. C'est un peu comme un volcan, il est là depuis des siècles, immuable, et à l'intérieur, il y a un énorme travail qui s'opère. J'essaye d'être un semeur d'espérances. Chacun a son espérance. Je suis le semeur, pas la graine... J'aime beaucoup les images et les métaphores parce qu'elles m'aident à me ressentir comme faisant pat1ie du Tout.

Qu'est-ce qui vous frappe dans la société actuelle?
À quel point nous feignons de ne pas voir. À quel point nous acceptons le monde tel qu'il est, comme une fatalité, en sachant très bien que nous pourrions le changer. Comment peut-on décider de ne rien taire pour le changer? Et -je dis bien "et", pas "mais" - malgré cela, je reste très optimiste sur l'avenir de l'humanité, de la planète.
Dans "frapper", il y a heurt, on est bien ou mal heurté (bon-heur ou malheur). Le malheur, c'est que l'on accepte que tout soit confoltable, par manque de conscience ou volonté de ne pas se mettre en réponse. Se remettre en question, c'est bien mais il faut aussi se mettre en réponse, prendre la responsabilité de répondre, faire des choix et les assumer. Il y a des réponses qui ne restent pas les mêmes.
Je prends un exemple anecdotique quand quelqu'un me demande le chemin, je peux répondre "Je ne sais pas", c'est plus confortable que de chercher, de prendre la peine de trouver une carte, de regarder le plan avec lui puis d'assumer car si c'est un Serbe ou un Polonais, qu'il ne comprend rien, vous voilà entraîné beaucoup plus 1 loin... Il faut accepter de sortir de notre zone de confort.

Quels sont vos objectifs quand vous présentez un spectacle?
J'essaye d'en avoir le moins possible car si j'en ai, je ne suis pas ouvert à ce qui se présente à moi et doit se passer dans le moment présent. Je ne serais alors pas perméable à ce que la vie doit m'apporter d' intéressant. J'ai quand même quelques buts: relier, être en osmose avec mon public.
Plus je dis qui je suis, plus je suis moi-même, plus j'entrerai en communion avec le public. Il me reconnaîtra et je le reconnaîtrai. J'essaye de réveiller la sensibilité du public car ce faisant, je réveille la mienne et les deux entrent en résonance.

Quand vous êtes devant votre public, êtes-vous devant un groupe ou devant une multitude d'individus?
Ni l'un ni l'autre. Devant une multitude d'individus peut-être mais pas dans leur personnalité. Cela se passe d'émotion à émotion, de coeur à coeur, d'âme à âme. J'essaye de ne pas m'adresser à Pierre, Paul ou Jean en sachant qui il est. Parfois, j'en tiens compte. Comme quand je suis, devant un public d'hommes d'affaires mais davantage pour les tirer hors du rôle dans lequel leur job les 1 entraîne, pour dépoussiérer leur ; conscience. Ils ne m'en veulent pas, je dis tout haut ce qu'ils pensent tout' bas. Mais eux ont un enjeu (leur place, leur patron, etc.), moi, je ne suis inféodé à personne.

Quels seraient les chemins les plus courts pour que "Je"
rencontre "Nous" ?

Pourquoi faut-il y aller par le chemin le plus court? Pour gagner du temps? Parce que nous sommes absorbés par notre finitude? Comment rencontrer le "Nous" par le chemin le plus court où stress, temps, rendement nous imposent leur loi? Je ne cherche pas le chemin le plus court parce que je n'ai plus besoin de gagner du temps. Ne croyez pas que je glande, non, loin de là, je m'organise. Plus le chemin est long, plus j'ai des possibilités d'apprendre. En août, j'ai fêté mes 40 j ans, je ne travaille pas en cette période de vacances, j'ai voulu faire quelque chose que je n'aimais pas et bousculer cette certitude que je ne l'aimais pas. J'ai choisi de faire du vélo. Je détestais ce sport, je le trouvais inutile. J'ai acheté un vélo, deux jours après je suis parti à Rome. 1800 km tout seul. J'y suis arrivé après 25 journées. Le chemin le plus court aurait été de prendre l'avion à Zaventem et d'y être trois heures après mais qu'est-ce que j'aurais appris? J'ai tout appris en 25 jours, l'endurance, la volonté, le paysage, les gens, moi-même. Pour que "Je" rencontre "Nous", il faut prendre le chemin le plus long: on a oublié les vertus de la patience, de la persévérance. L'important est d'être en chemin, pas d'arriver comme le veut la société actuelle.
On fait des études, on est bardé de diplômes: je me fous de tout cela, ce qui m'intéresse, c'est le chemin que l'on fait... Le véritable enseignement, c'est l'erreur, tout le contraire de ce que l'on apprend à l'école!

Un autre artiste, Adamo, déclare dans la Libre Belgique (17-18 août 2001) : "Un des paradoxes de notre temps: on cherche l'autre mais on en a peur... D'où le succès du virtuel, d'Internet, où l'on peut rester en surface...". Qu'en pensez-vous?
Je suis d'accord avec lui. On se donne l'illusion de la communication. Or, entrer en relation avec l'autre, c'est se re-lier. On en revient au "Je", Avec le téléphone, Internet, on n'implique pas le "Je". Ces méthodes permettent à l'ego de croire qu'il entre en communication en faisant l'économie de la relation. C'est pourquoi j'ai besoin du one man show pour aller vers l'autre. Je le vois sourire, grimacer, bâiller, il me voit "trébucher"... Je dois accepter que l'autre puisse voir mes faiblesses et me les montrer.

En allant dans les cliniques, en organisant des formations, des colloques, vous luttez contre le repli sur soi?
Je ne vais contre rien. Quand je n'aime pas quelque chose, je n'essaye pas de le détruire, j'augmente son contraire. Quelques exemples: les ténèbres n'existent pas, il ne faut pas les combattre, il faut allumer une chandelle... Il ne faut pas lutter contre la bêtise mais augmenter Je savoir... La règle de notre société occidentale, c'est l'injustice: Créons de la justice en commençant par partager et l'injustice disparaîtra sans qu'on ait eu à la combattre.
Mais dans mes spectacles en clinique ou dans mes formations, c'est une autre démarche. J'aide les personnes à devenir elles-mêmes. Et le résultat, c'est que les gens se replient effectivement moins sur eux-mêmes car je donne de l'importance à leur "Je". Je mets mon "Je" à la disposition du leur. Quand quelqu'un sort d'une représentation de Paolo Doss, il ne faut pas qu'il se sente Paolo Doss mais lui-même.
Paradoxalement, plus le "Je" des personnes s'affirme, plus elles entrent en communication avec les autres.

Vous jouez avec les mots. Qu'auriez-vous comme idée de sketch pour unir le "Je" et le "Nous" ?
Je dirai "Je" = "Moi" mais aussi = "Jeu". Jouer pour rejoindre l'autre. D'ailleurs, sur scène, Paolo Doss Joue...
Ce n'est pas anodin que "Je" et "Jeu" aient phonétiquement le même son. Je, jeu, jouer, on arrive au mot "spirituel" dans les deux sens du terme: déité mais aussi humour.
L'homme a ceci de formidable qu'il a décidé d'oublier d'où il venait, d'oublier son essence divine pour se créer à nouveau en jouant. Je joue le "jeu" parce que je suis venu sur terre pour jouer le "Je".
Ceux qui ne jouent pas leur "Je", sous prétexte que ceci, que cela, que ce n'est pas bien de dire ce que l'on est..., c'est comme un footballeur qui s'entraîne tous les jours mais qui le soir du match refuse de jouer. J'ajoute une petite précision: individualité n'est pas individualisme. Il faut qu'il y ait reliance. Je prends le pari que le monde se portera mieux lorsque chacun jouera le "Je".


Propos recueillis par Jacqueline RENARD